Yuri Ancarani
avec Andrea Bellini
ANDREA BELLINI

Yuri, you’re putting in The Challenge for the Biennial of Moving Images 2016. A film shot in Qatar – why Qatar?

What stories were you following that took you all the way to the desert in the Arabian peninsula?

YURI ANCARANI

Tout à coup, le monde a commencé à s’intéresser au Qatar et à certains de ses habitants dont le comportement agressif dans le domaine de l’immobilier – ils ont récemment fait l’acquisition de l’Empire State Building –, ainsi que dans celui de l’art, de la finance et de la politique, m’a rempli de curiosité. Nous ne connaissons pas les hommes de pouvoir de ce pays bien qu’ils soient très présents sur la scène internationale.


AB : 
The Challenge est un film qui tourne autour d’une certaine idée de la richesse. Quelles ont été tes impressions en entrant en contact avec des personnes qui voyagent dans des jets privés entourés de faucons de chasse et se déplacent sur des motos plaquées or ?

YA : Au Festival de Locarno, lors de la première, en réponse au public qui l’interrogeait sur ce qu’il pensait de cette œuvre, Khaled, à la fois fauconnier et personnage principal, a déclaré que pour lui il ne s’agissait pas d’un film, mais plutôt de la vie réelle et de quelque chose de tout à fait normal. Cela peut surprendre, tant il est vrai que ces images correspondent à la vie quotidienne telle qu’elle se présente dans le désert du Qatar. Mon impression s’est révélée être la même.

AB : Quels ont été les moments les plus topiques, les plus saillants en quelque sorte, du tournage ? Dans tout cela qu’y avait-il de plus impressionnant ?

YA : Nasser, que j’avais « rencontré » sur Instagram, est un homme qui possède un guépard comme animal domestique. Je savais qu’il vivait à Doha. J’ai tout fait pour le rencontrer et finalement je l’ai trouvé, car je tenais à sa présence dans le film. Dès le début, j’ai compris qu’il pouvait apporter des séquences intéressantes.
En réalité, les situations les plus surprenantes sont celles qui arrivent de manière inattendue comme l’heure de la prière durant le voyage en Harley Davidson, ou encore, la scène de la voiture relookée qui tente de monter sur la dune sans prendre d’élan. J’ai trouvé incroyable cette scène où, pour refroidir le moteur, les protagonistes se sont mis à remplir le radiateur d’eau et de glaçons, surtout dans un pays où l’eau coûte beaucoup plus cher que l’essence… Lorsque j’ai vu devant moi cette entreprise s’organiser en pleine nuit, je dois dire que cela m’a excité et surpris à la fois.

AB : Quelles sont les scènes que tu regrettes de ne pas avoir tournées ? Y a-t-il des plans que tu aurais voulu améliorer ou refaire entièrement ?

YA : Je voulais intégrer des armes dans le film. J’ai consacré beaucoup de temps à la recherche d’une mitraillette en or, identique à celles qui sont traditionnellement utilisées au cours des mariages afin de provoquer un moment spectaculaire chargé d’adrénaline. Mais lorsque j’ai aperçu des 4×4 customisés, équipés de pots d’échappement flambants neufs dont les gaz, qui étaient encore plus puissants qu’une décharge de projectiles, labouraient le sable… je n’en ai plus ressenti le besoin car, par elle-même, cette image remplaçait métaphoriquement toutes les armes possibles.

AB : En quoi ce film est-il différent de ceux que tu as tournés jusqu’à présent ?

YA : Je ne vois aucune différence, à l’exception peut-être de la musique. Composée par Lorenzo Senni et Francesco Fantini, elle n’est pas conçue à partir d’un ordinateur et d’un synthétiseur, mais pour la première fois, elle est interprétée par un orchestre.

 

AB : Nous n’avons pas l’impression que ton propos soit critique. Il montre le faste et la richesse d’une minorité dans un monde où la pauvreté est encore un drame aux proportions bibliques et mon sentiment est que ta volonté n’est pas de juger ou d’exprimer une condamnation. Au fond, quelle est plus précisément ta démarche de réalisateur ?

YA : Je pense qu’il est inutile de juger et qu’il suffit simplement d’observer.
Il s’agit là de l’un des très rares films réalisés par un « étranger » dans ce pays. D’ordinaire, tous les coûts de la production extraterritoriale des réalisations artistiques et cinématographiques sont pris en charge par le Qatar.
Dans aucun de mes films, je n’exprime mon point de vue à voix haute, je demeure plutôt dans le silence et c’est dans ce silence que je conduis le spectateur. Il est important que ce dernier se fasse lui-même sa propre opinion afin d’en tirer des conclusions personnelles. Ce film est sans aucun doute plus silencieux que d’autres et c’est seulement à la fin que, sur le générique muet, le public peut dresser le bilan de ce que je lui ai exposé auparavant.